La littératie pour tous ? Apprentissage de la lecture/écriture et handicap…

On apprend à lire et à écrire à l’école. Avec un peu de chance, l’enfant découvre la joie des livres bien plus tôt avec sa famille, mais dans l’ensemble, le dur de l’apprentissage se fait en milieu scolaire, encadré par des instits qui savent, en principe, bien s’y prendre.

Et si, à cause de son handicap, un enfant ne va pas/plus à l’école ? S’il est accueilli dans un institut ou un centre spécialisé, on suppose que cette compétence clé sera tout de même une priorité, non ? Ce n’est pas si sûr.

La lecture/l’écriture nous ouvre le monde, nous permet de rester en contact avec nos familles et nos amis (textos, facebook…), nous permet de nouer des liens avec des personnes qui partagent nos centres d’intérêts (blogs, groupes, forums…), nous divertit (livres, magazines…). On en a besoin pour s’organiser (agenda, liste de courses, choses à faire…) et pour la vie (formulaires, demandes d’aide, travail…). Sans savoir lire, on serait tellement plus isolé, notre monde serait tellement plus restreint. « Jusqu’à 7 ans, on apprend à lire, à partir de 7 ans, on lit pour apprendre ».

J’ai trois enfants : ma grande, Eva qui fréquente un IME (institut médico-éducatif), mon deuxième qui est en CP en école ordinaire et une petite dernière de 2 ans.

Mon fils de 5 ans en CP passe 5h par jour en moyenne à travailler l’apprentissage de la lecture et l’écriture, selon sa maitresse.
Ma fille de 8 ans à l’IME y passe moins d’une demie heure par semaine (elle a trois séances de 30 minutes par semaine avec une enseignante, une séance pour les maths, une séance pour la motricité fine/graphisme – et une séance basée sur la lecture d’un album où on travaille la lecture/écriture de façon plus structurée).

Il sait lire déjà. Elle ne sait pas lire encore.

Je viens de faire les calculs vite fait (c’est un peu approximatif, bien entendu) :

En milieu ordinaire : 36 semaines par an x 4 jours par semaine x 5h par jour = 720 h par an en CP d’apprentissage explicite de la lecture et de l’écriture.

A l’IME de ma fille : 39 semaines x 0.5h par semaine = 19.5 h par an

Mon fils de 5 ans travaille plus la lecture et l’écriture de façon explicite en une semaine que sa grande sœur handicapée de 8 ans pendant toute l’année scolaire. J’en reste choquée devant ses chiffres.

Il est sûrement important de préciser que des enfants  « moins handicapés » sur le plan cognitif que ma fille passe plus de temps en classe, qu’ils y apprennent à lire et à écrire. Ma fille a une déficience intellectuelle modérée à sévère, associée à des gros troubles d’attention et de mémoire. Pourtant, à 5 ans, ma fille avait déjà appris à aimer les livres ; elle reconnaissait son prénom écrit, connaissait quelques lettres, progressait tout doucement mais progressait tout de même. Aujourd’hui, à 8 ans, on la retrouve souvent à feuilleter les livres, à étudier les pages avec sérieux. Elle adore les livres-audio et demande très souvent que l’on lise avec elle. Elle s’intéresse aux lettres et aux mots, fait bien la différence entre le texte et les images dans les albums. Elle gribouillit en faisant semblant d’écrire. Les livres, c’est son truc. Je n’accepte pas qu’elle soit tellement handicapée qu’il ne vaut même pas la peine d’essayer de lui apprendre à lire et à écrire. Avec si peu d’instruction, est-ce qu’un enfant typique y arriverait? Evidemment nous faisons notre possible à la maison, mais en voyant ces chiffres, je me dis que ce n’est pas suffisant.

L’apprentissage de la lecture et de l’écriture (la littératie) ne sera pas facile pour elle. Il faudrait que ce soit tellement léger, tellement ludique qu’elle ne se rend même pas compte qu’elle apprend des choses. Je ne sais pas jusqu’où elle pourra aller, mais je veux être sûre que ce soit aussi loin qu’elle le peut. Si, à 20 ans, elle ne sait toujours pas lire et écrire, je ne veux pas que ce soit à cause d’un manque d’instruction adaptée. Ce serait trop tragique.

J’ai eu la grande chance de participer une formation sur cette thématique et nous explorons plein d’idées, que j’essaierai de partager ici et sur la page facebook. A bientôt donc!

Publicités

Ecole: le milieu ordinaire pour mon enfant « extraordinaire »?

On jouait aux animaux dans le salon. Mon cadet Joseph, presque 3 ans, avait soigneusement aligné tous les chevaux, du plus grand au plus petit. J’ai attrapé le zèbre… « tiens Jojo, regarde comme il ressemble aux chevaux, il a la même forme, les mêmes pattes, la même tête » et je le pose avec son armée chevaline. « Mais non, Maman, il est différent. Ce n’est pas un cheval ». Il l’enlève et continue sa recherche. J’insiste: « mais si, il est tout seul le zèbre, il pourrait venir avec les chevaux, ils pourraient devenir copains, ils se ressemblent beaucoup. » Joseph est firme: « non, ce n’est pas un cheval, il faut qu’il trouve des copains comme lui, d’autres zèbres ». Le débat continue encore un peu, puis je renonce, pensive et un peu abattue.

Nous attendons actuellement la décision de la MDPH (maison de l’handicap) sur le maintien en milieu ordinaire pour notre grande fille de 5 ans ou une réorientation vers une école spécialisée dès la rentrée. Eva aime l’école du village, elle semble y être bien intégrée et prend plaisir à aller à l’école. Pour nous, la suite logique est donc qu’elle passe en grande section avec ses camarades, même si ses difficultés de langage, de cognition et de motricité fine l’empêcheront d’accéder à tous les apprentissages. Elle va bien, elle fait des progrès, elle est épanouie… pourquoi changer? Pas si simple. Le SESSAD qui la prend en charge pense qu’elle sera trop en difficulté en Grande Section, et qu’il vaudrait mieux qu’elle change de structure en septembre, sans attendre qu’elle soit mise en échec. Nous pouvons argumenter pour le maintien en milieu ordinaire, mais si la MDPH décide qu’elle serait mieux à l’IME (institut médico-éducatif), ils peuvent supprimer son accompagnement AVS (assistante de vie scolaire). On n’a donc pas vraiment le choix, ce serait invivable pour tous, Eva comprise, qu’elle soit en milieu ordinaire sans soutien.

L’idée d’une réorientation, en soi, ne nous choque pas. Il y a quelques temps, j’ai eu l’occasion de traîner vers les classes des grands où j’ai écouté furtivement les explications grammaticales de la maîtresse, et observé les enfants assis en rangs tâchant de répondre assez vite, mais attention! pas trop vite, à ses questions. Je me suis rendu compte ce jour-là que ma fille ne ferait pas toute sa scolarité en milieu ordinaire. Même dans quelques années, sauf miracle, je ne la vois pas heureuse et épanouie dans ce contexte. Si ma fille ne suivait plus du tout le même cursus que les autres enfants, si elle ne pouvait plus accéder aux mêmes apprentissages, ce ne serait pas de « l’intégration » que d’insister pour qu’elle reste dans la même salle.

Je me pose donc plein de questions…

  • Est-ce que mon envie qu’elle reste en milieu ordinaire vient en partie d’une envie inconsciente qu’elle soit comme les autres?
  • Aura-t-elle de vrais amis, soit à l’école, soit à l’IME?
  • Quelle conséquence pour la complicité existante entre grande sœur et petit frère, actuellement scolarisés ensemble?
  • Ne devrais-je pas me battre pour l’inclusion, par idéologie, par principe, pour défendre la place des enfants handicapés en milieu ordinaire, si récent en France?
  • Où est-ce qu’elle fera le plus de progrès?
  • Où est-ce qu’elle sera la plus heureuse?

Comme il arrive si souvent, j’ai plus de questions que de réponses ce soir.