Apprendre à lire et à écrire à son enfant handicapé(e) : quelques idées pratiques

Yoder-aucun enfant trop.jpgTout parent ou professionnel qui travaille avec un enfant en situation de handicap cognitif sait que, par rapport à un enfant « typique », on est sur une toute autre échelle de temps. Les bilans classiques de milieu ordinaire n’ont pas tellement de sens pour nous, car selon ces grilles toutes faites, on a l’impression décourageante d’avancer peu voire pas du tout. Même les professionnels se sentent vite démunis face à un enfant qui n’apprend pas comme les autres.

Et pourtant il existe plein de techniques et d’activités adaptées à nos enfants, dont certaines sont faciles à mettre en place dans la vie de tous les jours.

Que pouvons-nous faire pour amener notre enfant handicapé vers la lecture et l’écriture ?

Voici quelques idées pratiques, basées sur la mise en pratique avec ma fille (porteuse d’une déficience intellectuelle, troubles de l’attention et de motricité fine) de la formation de Jane Farrall organisée par CAApables en décembre 2017 sur l’entrée dans l’écrit d’enfants en situation de handicap complexe.

Votre enfant ne fait que mâchouiller les livres ou ne s’y intéresse pas encore ? Votre enfant adore les livres mais ne peut pas tenir un crayon ? Cet article est pour vous ! Les premières consignes sont plus générales, plus loin vous verrez quelques outils vraiment spécialisés à nos enfants avec tous leurs défis moteurs, cognitifs et attentionnels (ne ratez pas les crayons alternatifs !):

Encourager la lecture chez l’enfant handicapé…

  • Partager la joie des livres. Dès la plus jeune enfance, les moments de lecture sont des moments clés de partage et de plaisir. Quels sont les moments où l’enfant est disponible ? Au moment du coucher, c’est l’incontournable… puis chez nous, biscuits et bouquins tous dans le grand lit le dimanche matin. Votre enfant ne s’intéresse pas à ce que vous lui lisez ? On lui lit quand même, on fait des voix rigolotes, on se rend aussi irrésistible que possible et surtout on essaie de…

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    Lire au lit – quel plaisir!

  • Choisir les bons livres. Le rythme et l’humour sont des valeurs sûres de la littérature jeunesse. En cas de difficulté visuelle, on préfère les images simples en couleurs vives, voire en noir et blanc. Ici, on adore les livres de Mathieu Maudet et Bénédicte Guettier. Des petits livres personnalisés avec des sujets qui ont du sens pour lui/elle, tel les membres de sa famille, un voyage ou autour d’un intérêt restreint sont chronophages à réaliser mais très motivants.
  • Encourager la participation active. On favorise les livres à structure répétitive, où l’enfant arrivera petit à petit à anticiper la suite et à finir les phrases. On peut enregistrer des mots ou des phrases sur un contacteur ou dans son outil de communication pour permettre à l’enfant qui ne parle pas (beaucoup/encore) à participer activement. Laissez l’enfant guider le rythme de lecture en tournant les pages, si possible. Il existe un chouette tableau d’interaction pour les moments de lecture dans le pack de démarrage TLA PODD, avec le vocabulaire clé nécessaire. Pourquoi pas l’imprimer/le plastifier comme support pour encourager l’enfant à être acteur de la situation en vous indiquant ses choix ? (Puis c’est l’occasion de découvrir, si ce n’est pas encore fait, un outil précieux de CAA).
  • Encourager la découverte, quitte à sacrifier quelques livres. Un enfant en situation de handicap peut être parfois destructeur de livres, et c’est dur pour le parent qui veut les lui faire respecter. Détendez-vous, mâchouiller un livre est la première étape vers la littératie car c’est la découverte sensorielle. Même une interaction « inappropriée » est beaucoup mieux que pas d’interaction du tout ! On favorise les livres cartonnés, on plastifie si nécessaire, et s’il détruit vraiment tout, on va voir dans le rayon livres de bain, qui sont en général assez increvables, voire chiner dans les vide-greniers. Il faudrait que chaque enfant ait au moins 20 livres adaptés à son âge et à ses centres d’intérêt à sa disposition.

 

Permettre à son enfant handicapé d’écrire (pour de vraie raisons)…

L’enfant typique saisit un crayon et gribouille, il découvre les formes, expérimente et avec de l’aide, avance vers l’écriture conventionnelle. Ce n’est pas si simple pour nos enfants en situation de handicap. Même s’il peut tenir un crayon, pour beaucoup de nos enfants, l’acte physique de contrôler ses gestes va lui demander un tel effort et une telle attention, qu’il ne lui reste plus d’énergie disponible pour réfléchir à la forme de son tracé.

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Exemple de « crayon alternatif »

Et si on séparait l’acte cognitif d’écrire (choix du message, choix des lettres) de l’acte physique ? Voilà que l’on propose à l’enfant d’utiliser un « crayon alternatif », c’est-à-dire, des lettres imprimées dans un tableau, qu’il choisit et que nous écrivons à sa place. (La toute première fois que j’ai proposé cette activité à ma fille, j’ai découvert qu’elle savait déjà écrire son prénom !)

Que l’on soit clair, ici on apprend la fonction de l’écrit (véhiculer un message), la forme (c’est-à-dire, les bonnes lettres dans le bon sens) viendra bien plus tard. Ce qui est essentiel, c’est d’écrire pour de vraies raisons… voici quelques idées :

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Extrait du cahier de vie (lettres majuscules choisies avec un crayon alternatif)

 

  • Commenter des photos pour un cahier de vie/ à afficher sur le frigo. On décide du message ensemble, on demande à l’enfant de choisir ses lettres et l’adulte les écrit. Ensuite, on écrit le message en dessous de façon standard afin de faciliter la relecture. « Tu l’as écrit comme ça, c’est très bien, maintenant moi je l’écris à ma façon ».
  • Faire un projet de correspondance. Y a-t-il quelqu’un dans son entourage avec qui il serait possible de s’écrire des petites lettres? Peut-être juste un petit mot laissé pour son parent, peut-être pour échanger avec un thérapeute, ou une lettre pour mamy ou papy ? Dans certaines écoles spécialisées, ils ont mis à disposition une boite aux lettres et chaque semaine, chaque enfant écrit au moins une lettre à la personne de son choix – quel rêve !

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    Choix de sa chanson sur spotify 🙂

  • Des recherches sur youtube ou spotify, selon si les vidéos et/ou la musique le motive!

Et puis, on saisit toutes les occasions pour démontrer l’intérêt de l’écriture dans la vie quotidienne, que l’on commente et explique de façon explicite, par exemple :

  •  « Tu veux un gâteau ? Mince, on n’en a plus, tiens, je prends la liste de courses et j’écris GATEAU, G G G, il me faut un G… » etc. Puis on la sort au supermarché et on montre à l’enfant.
  • Faire des listes. Dans un moment de stress, faire une liste peut être très rassurant (pour les adultes comme les enfants !). Votre enfant demande pour la 10e fois qui vient à la maison ce weekend, ou ce qui se passera chez le dentiste, on le lui écrit (puis on lui relit la liste à sa demande). Même sans savoir lire la liste de façon indépendante, ce simple acte d’écrire a calmé de nombreuses crises d’angoisses pour ma fille.

On pourrait continuer encore et encore mais c’est déjà très long !

Et chez vous ?  Qu’est-ce qui motive votre enfant ? Quels astuces et activités ont marché pour vous? Quels sont vos livres jeunesse préférés ? N’hésitez pas à commenter ici ou sur la page facebook @discotcot.

 

Voici quelques ressources…

Crayon alternatif style clavier azerty (merci à CAApables!), si l’enfant peut gérer tout l’alphabet, sinon on propose par tranche de 4-6 lettres (voir vidéo ci-dessous):

azerty clavier mathilde

Vidéo en anglais qui montre une activité d’écriture avec un crayon alternatif, pour faire une carte de vœux pour une enseignante (elle utilise également un classeur PODD)…

 

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La littératie pour tous ? Apprentissage de la lecture/écriture et handicap…

On apprend à lire et à écrire à l’école. Avec un peu de chance, l’enfant découvre la joie des livres bien plus tôt avec sa famille, mais dans l’ensemble, le dur de l’apprentissage se fait en milieu scolaire, encadré par des instits qui savent, en principe, bien s’y prendre.

Et si, à cause de son handicap, un enfant ne va pas/plus à l’école ? S’il est accueilli dans un institut ou un centre spécialisé, on suppose que cette compétence clé sera tout de même une priorité, non ? Ce n’est pas si sûr.

La lecture/l’écriture nous ouvre le monde, nous permet de rester en contact avec nos familles et nos amis (textos, facebook…), nous permet de nouer des liens avec des personnes qui partagent nos centres d’intérêts (blogs, groupes, forums…), nous divertit (livres, magazines…). On en a besoin pour s’organiser (agenda, liste de courses, choses à faire…) et pour la vie (formulaires, demandes d’aide, travail…). Sans savoir lire, on serait tellement plus isolé, notre monde serait tellement plus restreint. « Jusqu’à 7 ans, on apprend à lire, à partir de 7 ans, on lit pour apprendre ».

J’ai trois enfants : ma grande, Eva qui fréquente un IME (institut médico-éducatif), mon deuxième qui est en CP en école ordinaire et une petite dernière de 2 ans.

Mon fils de 5 ans en CP passe 5h par jour en moyenne à travailler l’apprentissage de la lecture et l’écriture, selon sa maitresse.
Ma fille de 8 ans à l’IME y passe moins d’une demie heure par semaine (elle a trois séances de 30 minutes par semaine avec une enseignante, une séance pour les maths, une séance pour la motricité fine/graphisme – et une séance basée sur la lecture d’un album où on travaille la lecture/écriture de façon plus structurée).

Il sait lire déjà. Elle ne sait pas lire encore.

Je viens de faire les calculs vite fait (c’est un peu approximatif, bien entendu) :

En milieu ordinaire : 36 semaines par an x 4 jours par semaine x 5h par jour = 720 h par an en CP d’apprentissage explicite de la lecture et de l’écriture.

A l’IME de ma fille : 39 semaines x 0.5h par semaine = 19.5 h par an

Mon fils de 5 ans travaille plus la lecture et l’écriture de façon explicite en une semaine que sa grande sœur handicapée de 8 ans pendant toute l’année scolaire. J’en reste choquée devant ses chiffres.

Il est sûrement important de préciser que des enfants  « moins handicapés » sur le plan cognitif que ma fille passe plus de temps en classe, qu’ils y apprennent à lire et à écrire. Ma fille a une déficience intellectuelle modérée à sévère, associée à des gros troubles d’attention et de mémoire. Pourtant, à 5 ans, ma fille avait déjà appris à aimer les livres ; elle reconnaissait son prénom écrit, connaissait quelques lettres, progressait tout doucement mais progressait tout de même. Aujourd’hui, à 8 ans, on la retrouve souvent à feuilleter les livres, à étudier les pages avec sérieux. Elle adore les livres-audio et demande très souvent que l’on lise avec elle. Elle s’intéresse aux lettres et aux mots, fait bien la différence entre le texte et les images dans les albums. Elle gribouillit en faisant semblant d’écrire. Les livres, c’est son truc. Je n’accepte pas qu’elle soit tellement handicapée qu’il ne vaut même pas la peine d’essayer de lui apprendre à lire et à écrire. Avec si peu d’instruction, est-ce qu’un enfant typique y arriverait? Evidemment nous faisons notre possible à la maison, mais en voyant ces chiffres, je me dis que ce n’est pas suffisant.

L’apprentissage de la lecture et de l’écriture (la littératie) ne sera pas facile pour elle. Il faudrait que ce soit tellement léger, tellement ludique qu’elle ne se rend même pas compte qu’elle apprend des choses. Je ne sais pas jusqu’où elle pourra aller, mais je veux être sûre que ce soit aussi loin qu’elle le peut. Si, à 20 ans, elle ne sait toujours pas lire et écrire, je ne veux pas que ce soit à cause d’un manque d’instruction adaptée. Ce serait trop tragique.

J’ai eu la grande chance de participer une formation sur cette thématique et nous explorons plein d’idées, que j’essaierai de partager ici et sur la page facebook. A bientôt donc!

Ecole: le milieu ordinaire pour mon enfant « extraordinaire »?

On jouait aux animaux dans le salon. Mon cadet Joseph, presque 3 ans, avait soigneusement aligné tous les chevaux, du plus grand au plus petit. J’ai attrapé le zèbre… « tiens Jojo, regarde comme il ressemble aux chevaux, il a la même forme, les mêmes pattes, la même tête » et je le pose avec son armée chevaline. « Mais non, Maman, il est différent. Ce n’est pas un cheval ». Il l’enlève et continue sa recherche. J’insiste: « mais si, il est tout seul le zèbre, il pourrait venir avec les chevaux, ils pourraient devenir copains, ils se ressemblent beaucoup. » Joseph est firme: « non, ce n’est pas un cheval, il faut qu’il trouve des copains comme lui, d’autres zèbres ». Le débat continue encore un peu, puis je renonce, pensive et un peu abattue.

Nous attendons actuellement la décision de la MDPH (maison de l’handicap) sur le maintien en milieu ordinaire pour notre grande fille de 5 ans ou une réorientation vers une école spécialisée dès la rentrée. Eva aime l’école du village, elle semble y être bien intégrée et prend plaisir à aller à l’école. Pour nous, la suite logique est donc qu’elle passe en grande section avec ses camarades, même si ses difficultés de langage, de cognition et de motricité fine l’empêcheront d’accéder à tous les apprentissages. Elle va bien, elle fait des progrès, elle est épanouie… pourquoi changer? Pas si simple. Le SESSAD qui la prend en charge pense qu’elle sera trop en difficulté en Grande Section, et qu’il vaudrait mieux qu’elle change de structure en septembre, sans attendre qu’elle soit mise en échec. Nous pouvons argumenter pour le maintien en milieu ordinaire, mais si la MDPH décide qu’elle serait mieux à l’IME (institut médico-éducatif), ils peuvent supprimer son accompagnement AVS (assistante de vie scolaire). On n’a donc pas vraiment le choix, ce serait invivable pour tous, Eva comprise, qu’elle soit en milieu ordinaire sans soutien.

L’idée d’une réorientation, en soi, ne nous choque pas. Il y a quelques temps, j’ai eu l’occasion de traîner vers les classes des grands où j’ai écouté furtivement les explications grammaticales de la maîtresse, et observé les enfants assis en rangs tâchant de répondre assez vite, mais attention! pas trop vite, à ses questions. Je me suis rendu compte ce jour-là que ma fille ne ferait pas toute sa scolarité en milieu ordinaire. Même dans quelques années, sauf miracle, je ne la vois pas heureuse et épanouie dans ce contexte. Si ma fille ne suivait plus du tout le même cursus que les autres enfants, si elle ne pouvait plus accéder aux mêmes apprentissages, ce ne serait pas de « l’intégration » que d’insister pour qu’elle reste dans la même salle.

Je me pose donc plein de questions…

  • Est-ce que mon envie qu’elle reste en milieu ordinaire vient en partie d’une envie inconsciente qu’elle soit comme les autres?
  • Aura-t-elle de vrais amis, soit à l’école, soit à l’IME?
  • Quelle conséquence pour la complicité existante entre grande sœur et petit frère, actuellement scolarisés ensemble?
  • Ne devrais-je pas me battre pour l’inclusion, par idéologie, par principe, pour défendre la place des enfants handicapés en milieu ordinaire, si récent en France?
  • Où est-ce qu’elle fera le plus de progrès?
  • Où est-ce qu’elle sera la plus heureuse?

Comme il arrive si souvent, j’ai plus de questions que de réponses ce soir.